Alors que les acheteurs de Noël se bousculent dans les magasins les dimanches de décembre, ils ne savent pas qu'ils profitent d'un régime d'exception. Et qui pourrait le rester. Car l'examen de la loi sur l'extension du travail dominical ne débutera pas ce jeudi 11 à l'Assemblée, comme prévu. A cause du retard pris par la réforme de l'audiovisuel ? Ou pour éviter une bronca des parlementaires de l'UMP ? «C'est un jeu à somme nulle, martèle, sûr de son fait, le député des Côtes-d'Armor, Marc Le Fur. L'activité supplémentaire générée par les uns se fera aux dépens des autres.» Un avis réfuté par Richard Maillé, l'initiateur de ce texte : «Il ne s'agit pas d'opposer la grande distribution et le petit commerce. Mais la vie n'est pas la même à la campagne que dans les grandes villes.» Pour départager ces irréconciliables et tous les autres qui s'écharpent sur ce débat de société, Challenges a tenté d'abandonner le terrain des passions pour celui de la raison. Et avancé les réponses à quatre grandes questions.

Des emplois seront-ils créés ?
Depuis quinze ans, les études se succèdent sans éclaircir le débat. Dès 1992, Martine Aubry, alors ministre de l'Emploi, demandait à ses services de plancher sur la question. Le résultat était alors sans appel : pas de création d'emplois, voire quelques destructions, et beaucoup de cannibalisation entre petits et grands magasins. Au début des années 2000, l'OCDE ne tranchait pas davantage. En 2006, le Conseil d'analyse économique se réattaquait au dossier, s'appuyant sur les expériences américaines, canadiennes et néerlandaises. Sa conclusion était en demi-teinte : travailler le septième jour créerait entre 1 et 3% d'emplois dans la distribution. L'an dernier, le Conseil économique et social a cherché à y voir plus clair. «Rien n'indique qu'il pourrait y avoir création de croissance ou d'emplois», résume son vice-président (CGT) Christian Larose. Les simulations les plus récentes viennent d'être publiées par le Crédoc. S'appuyant sur l'expérience de nos voisins, l'institut émet deux hypothèses. Si 40% des hypermarchés fonctionnaient le dimanche, 6 800 emplois seraient détruits, et si tous ouvraient, le chiffre atteindrait 16 200. Dans le commerce non alimentaire, en revanche, cette mesure permettrait d'en créer 14 800. Un résultat mitigé, qui montre que si les horaires de magasins sont extensibles, le pouvoir d'achat ne l'est pas.

Est-ce bon pour le pouvoir d'achat ?
«Travailler plus pour gagner plus.» C'est dans l'esprit du message présidentiel que la proposition de loi sur l'ouverture des magasins le dimanche a été écrite. Le texte est clair : le dimanche devra être rémunéré au moins le double d'une journée normale. C'est déjà le cas pour des enseignes comme Conforama et Ikea. Les grands magasins et les centres commerciaux comme Usines Center s'y engagent aussi, avec une journée de repos en plus. «C'est un gain évident pour les salariés concernés, avance l'économiste Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS. Mais, en raison des nombreux contrats à temps partiel dans la grande distribution, les heures payées double le dimanche n'auraient que peu d'impact.» Ce coup de pouce aux travailleurs dominicaux doit d'autant plus être tempéré que deux aspects de la nouvelle loi sont à considérer : seuls Paris, Lyon, Lille et Marseille seraient concernés, soit environ 20 000 salariés supplémentaires; et les petits commerces qui bénéficiaient déjà de dérogations ne seront pas contraints de doubler la rémunération du septième jour. «Pour ceux-là, les règles ne changent pas», expliquait Xavier Bertrand, le ministre du Travail, dans Le Parisien.

Cela stimule-t-il la croissance ?
Tout est bon à prendre pour réveiller une croissance quasiment nulle. C'est l'argument du gouvernement, qui voit dans l'extension du travail le dimanche un moyen de doper la consommation, premier moteur de l'activité économique en France. Plus que l'alimentaire, c'est le non- alimentaire, affecté par la crise, qui pourrait bénéficier de cet assouplissement des horaires.
Mais le Crédoc reste sceptique sur l'impact de la mesure. «L'effet de levier reste limité d'autant que cette ouverture est très restreinte, note Philippe Moati. Il existe un risque de cannibalisation des dépenses effectuées le dimanche aux dépens de celles de la semaine.» Philippe Askenazy est encore plus affirmatif : «Si l'ouverture dominicale est un soutien à la croissance en période de forte consommation, elle ne l'est plus avec une activité atone.» Il reste que dans des zones touristiques ou frontalières comme Paris ou Lille, cette loi répond à une demande. Avec 45% de clients étrangers dans son magasin du boulevard Haussmann, l'ouverture dominicale permettrait d'accroître de 10% les ventes des Galeries Lafayette, soit 100 millions d'euros supplémentaires. Le Printemps a calculé que son activité augmenterait de 5 à 7%.

Faut-il s'attendre à des hausses de prix ?
L'ouverture dominicale pourrait entraîner un regain d'inflation. L'hypothèse n'est pas irréaliste. «Cela a été observé dans les pays qui ont élargi les horaires de leurs commerces, notamment aux Etats-Unis et au Canada, où les prix ont augmenté d'environ 4%», note Philippe Askenazy. Le coût d'un jour supplémentaire, avec les compensations sur la masse salariale, suppose de pouvoir augmenter son chiffre d'affaires pour amortir ces nouvelles dépenses. «La loi de modernisation de l'économie a créé les conditions de la concurrence en amont et en aval pour favoriser une baisse des prix, précise Askenazy. Mais ces effets pourraient être annulés par le coût de l'ouverture dominicale.» Les grandes surfaces alimentaires en ont bien conscience. Et si Leclerc n'y est pas très favorable, ce n'est pas seulement par conviction religieuse. Pour sa part, Philippe Baroukh, directeur général d'Auchan, se contenterait volontiers de «dix dimanches par an». De même, Habitat, Darty, ou encore Castorama ne sont pas prêts à associer tous leurs magasins à cette mesure. La clientèle ne serait pas au rendez-vous partout. «Notre loi ne s'applique qu'aux plus grandes agglomérations, défend Richard Maillé. Cet effet de rareté offrira aux magasins qui souhaitent en profiter une vraie rente de situation.»


Sabine Syfuss-Arnaud

 

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